la galerie - Salle Principale

 

 

 

 

 

 

Orientation | exposition collective du 17 février au 15 avril 2017

 

Annie Vigier et Franck Apertet (les gens d'Uterpan)

Dominique Mathieu

Gianni Pettena

Matthieu Saladin

Lois Weinberger

 

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L'autoritarisme naturel du Pouvoir s'oppose invariablement aux besoins réels des individus. Nombre d'artistes ont choisi, occasionnellement ou de façon systématique, d'aller "au dehors" critiquant ainsi les institutions sociales et artistiques qui régentent nos vies pour ne plus être sur la "scène" et agir dans la réalité des espaces urbains et naturels.

 

Nous avons choisi parmi les œuvres des artistes de la galerie quelques travaux illustrant cette volonté de reconquérir un pouvoir d'action au sein d'un espace urbain trop rigide finissant par ne se constituer que de frontières et d'interdits.

Le titre de l'exposition Orientation reprend celui d'une œuvre de Matthieu Saladin qui, dans un geste aussi discret que simple, parvient à replacer l'espace d'exposition dans celui du territoire révélant par là même notre rapport au monde extérieur. En orientant un flyer de papier selon les forces naturelles qui régissent notre planète, Matthieu Saladin se soumet à l'autorité démiurgique de l'environnement. Une remise en place aussi légère que rusée, qui résume notre propre incertitude à trouver le bon chemin.

 

À l'occasion de cette exposition, il nous semblait important d'inviter "l'anarchitecte" Gianni Pettena qui, à l'instar des artistes représentés par la galerie, personnifie parfaitement la rébellion et le refus de toute classification au sein d'une profession, préférant ainsi jouer l'espion à l’intérieur même de sa corporation (io sono la spia– 1973). Red Line est une œuvre historique qui matérialise littéralement la frontière administrative d'une ville décidée et planifiée par une autorité régalienne. Là où jadis la nature était omniprésente, Gianni Pettena révèle la frontière qui sépare désormais le monde artificiel de l'espace naturel. En matérialisant dans le réel la frontière artificielle voulue par le pouvoir administratif, l'artiste donne à voir l'autoritarisme avec lequel sont orientés nos déplacements quotidiens et notre rapport à l'environnement. Réalisée en 1972, la ligne rouge de Pettena résonne avec le tracé rouge de l'œuvre Topologie des gens d'Uterpan activée pour la 1ère fois en 2010. Là où Pettena donne à voir un tracé stéréotypé, Annie Vigier et Franck Apertet, en biffant un plan de ville, contraignent leurs performeurs à suivre un tracé arbitraire au sein d'un environnement urbain normé et dirigiste. La critique est sensiblement la même, les moyens différents. Alors que Pettena révèle le schéma autocratique des villes par un acte d'écriture, les gens d'Uterpan, avec obstination et détermination, transpercent la matière urbaine en suivant leurs propres règles. Deux performances qui jouent du temps et de l'espace sans que jamais elles ne puissent être perçues dans leur intégralité, se privant ainsi de "spectateurs" et de "scène" pour une rencontre fusionnelle avec l'environnement.

 

L'œuvre tout entière de Lois Weinberger est construite autour d'un temps contraint par la naissance et la mort. Un temps qui s'écoule mais que nous ne percevons que par bribes, jamais dans son véritable ensemble. À la documenta X de 1997, Weinberger investit cent mètres de voie ferrée pour y planter des plantes rudérales, son matériau de prédilection qui symbolise à lui seul son refus de l'autorité et l'adaptabilité des sociétés migrantes, créant ainsi un paysage symbolique entre deux rails venant d'ailleurs. Un geste humble mais d'autant plus fort que les liens historiques et politiques sont puissants. Une œuvre en apparence immobile – les plantes se déplacent au fil du temps –, mais qui ne parle que d'errance et de déracinement, symbolique autant que littéral. Également présents dans la ville durant cette même documenta X, des petits kiosques métalliques nous invitent à déambuler dans l’espace urbain afin d'y semer des graines de plantes rudérales. Le passant se substitue à l'artiste pour agir à sa place et partager momentanément sa vision et sa liberté d'agir.

 

En emportant sa propre limite comme fardeau mais aussi comme revendication (La limite, Dominique Mathieu, 2016), sillonner la ville autorise, dans un jeu d'aller-retour sémantique, à repousser les limites tout en se les imposant. La démonstration par l'absurde que la liberté est une chose simple mais laborieuse à obtenir. Une espièglerie qui n'est pas sans rappeler le [sic] de Matthieu Saladin dont le tag sur les murs de la ville ne saura que citer ce que nous voudrons bien y voir, et savoir. Un renvoi de nos propres capacités, ou incapacités, à reproduire les incongruités de nos existences soumises aux aléas de la société.

L'artiste parcourant la ville selon ses propres règles reflète le plus souvent notre difficulté à entrevoir les multiples failles que recèle notre environnement quotidien. Révéler ou transgresser les interdits qui régissent nos existences, tout comme les codes de représentation pervertissent le travail des artistes, c'est aussi jouer avec une non-visibilité exprimant peut-être la plus grande critique d'un monde saturé d'images et d'actes narcissiques.

Quarante cinq ans séparent l'œuvre de Pettena de celle de Saladin, durant lesquels nombre d'artistes sont intervenus dans l'espace extérieur, seul ou accompagné, furtivement ou spectaculairement, signifiant leur présence au monde et, en creux, la réalité du monde elle-même, violente ou belle, désespérée ou stimulante, souvent banale. Cette banalité, qui répond au mieux à nos réels besoins, dont s'emparent les artistes et qui ré-oriente nos vies déboussolées par une complexité inutile autant qu'improductive.

 

Dominique Mathieu | février 2017